Naître mère, aussi
On célèbre l'arrivée du bébé. On oublie souvent qu'une autre naissance a lieu en même temps : celle de la mère. Devenir mère ne se résume pas à un heureux événement — c'est une transformation profonde, identitaire, qui bouleverse le corps, les émotions, les repères et les relations. Cette transition porte un nom : la matrescence.
Le terme a été créé dans les années 1970 par l'anthropologue américaine Dana Raphael, qui le comparait à l'adolescence : une période intense de changements et de recherche d'identité. Longtemps oublié, le concept a été remis en lumière en 2017 par la psychiatre Alexandra Sacks, qui plaide pour qu'on reconnaisse enfin cette étape.
Cette transformation dont on ne parle pas
Comme à l'adolescence, la matrescence mêle le beau et le difficile : amour immense et fatigue extrême, fierté et perte de soi, joie et nostalgie de « l'avant ». Cette ambivalence n'est pas un défaut — c'est la marque d'une transition réelle. Aimer son enfant et regretter sa liberté d'avant peuvent coexister.
Beaucoup de jeunes mères se sentent déboussolées, « pas à la hauteur », loin de l'image idéalisée qu'on leur a vendue. Il est essentiel de distinguer ce vécu normal de la dépression post-partum, qui, elle, nécessite un accompagnement médical. La matrescence n'est pas une maladie : c'est un passage.
« Vous n'avez pas perdu la femme que vous étiez. Vous êtes en train d'en devenir une autre — et cela prend du temps. »
Traverser la zone de turbulence
La psychiatre Alexandra Sacks insiste sur un point : mettre des mots sur ce que l'on vit change tout. Nommer la matrescence, en parler sans honte, c'est sortir de la solitude et du sentiment d'être « anormale ». Vous n'avez pas à tout porter en silence ni à faire semblant d'être épanouie en permanence.
S'autoriser à demander de l'aide, accepter une main tendue, renoncer au fantasme de la mère parfaite : ce ne sont pas des renoncements, ce sont des actes de santé. Cette période est faite pour être traversée à plusieurs, pas en apnée.
Quand le sentiment de ne pas être à la hauteur surgit, essayez cette phrase : « Je ne suis pas une mauvaise mère, je suis une mère en train de naître. » Posez une main sur votre cœur en la prononçant. Cette transition est un apprentissage, pas un examen — et personne ne réussit un apprentissage du premier coup.
Quand demander du soutien
La matrescence est normale, mais elle ne doit pas rimer avec souffrance permanente. Si la tristesse s'installe durablement, si l'angoisse vous submerge, si vous n'arrivez plus à trouver de moments de répit ou de lien avec votre bébé, parlez-en sans attendre à un professionnel : il peut s'agir d'une dépression post-partum, qui se soigne très bien lorsqu'elle est accompagnée.
Et même en dehors de toute difficulté médicale, se faire accompagner dans cette transition de vie peut être précieux. Le coaching et la psychopratique offrent un espace pour redéfinir qui vous êtes, sans renier ni la femme d'avant, ni la mère que vous devenez.
- Dana Raphael (1973), anthropologue américaine — créatrice du terme « matrescence » (et du mot « doula »), pensé comme un parallèle à l'adolescence.
- Alexandra Sacks (2017). « The Birth of a Mother », The New York Times, puis conférence TED (2018) — popularisation du concept en santé mentale périnatale.
- Concept proche de la « maternalité » décrite par le psychiatre français Paul-Claude Racamier dès les années 1960.